Est-ce la même qu'on a vu descendre de l'avion ? Une icône. Une perfection, une
sainte qui a souffert pour racheter nos pêchés. La voici qui s'approche des
micros ; à la main gauche, elle porte un chapelet. Devant toute la presse
interloquée, elle s'agenouille et fait une petite prière, puis parle doucement.
Ses premiers mots sont pour la Vierge, puis pour Uribe, pas pour Sarkozy. Pas
une phrase de colère ou de haine ne sort de sa bouche. Une icône, une
perfection, une sainte. Comment a-t-on pu faire du mal à ce petit bout de femme,
si bonne, si douce, si inoffensive ? Enfin ça, ça reste à prouver. Car le
discours est parfaitement structuré, consensuel. Tout le monde il est beau, même
les Farc à qui elle pardonne déjà. Elle est admirable, cette petite femme là,
chantait Michel Simon.
  
Tout aurait pu s'arrêter là, et c'aurait été très bien. On chialait tous en
remerciant la Madone et Uribe. Mais il a fallu que notre grand pays des droits
de l'Homme, et surtout son président en fassent trop, comme d'habitude.
Conférence de presse à l'Elysée en pleine nuit, envoi d'un avion de la
République avec la famille et Kouchner comme nounou ravie (il est toujours ravi,
Kouchner), caméras en direct, bisous, chialades, embrassades, poutous,
abrazades, sanglotades. Toute la panoplie de la compassion a été récitée.
C'était indiscret, et un tantinet malsain, cette mise en scène. D'autant que de
retour dans le même avion de la République à Paris (pourquoi, alors que toute sa
famille était en Colombie ?), sainte Ingrid a commencé à parler d'autre chose
que des Farc. Six ans à remugler des idées noires, ça permet d'affiner une
stratégie politique. On serait donc à la place d'Uribe, on ne serait pas
rassurés : c'est sa place qu'elle veut, sainte Ingrid !
 
 
 
Mais après tout, ce sont leurs histoires, aux Colombiens. Qu'ils se
dépatouillent entre eux. Non, le choquant, c'est l'exploitation médiatique
d'Ingrid, à laquelle elle se prête avec complaisance : Ingrid à France 2, Ingrid
à TF1, Ingrid à l'Elysée, Ingrid à la mairie de Paris, Ingrid au Val de Grâce
(elle se porte superbement, merci, alors qu'on la croyait à l'article de la
mort, d'où l'empathie), Ingrid et ses enfants, Ingrid et sa maman, Ingrid et sa
soeur (qui n'a pas arrêté de chier pendant des années sur Uribe, on attend la
contrition publique), Ingrid et son ex mari français (le nouveau, colombien,il
devrait se faire des cheveux, il a l'air d'être passé à la trappe), Ingrid
tenant la main à Nicolas, Ingrid tenant la main à Villepin, Ingrid recevant
l'affection des passants dans les rues, Ingrid de bon appétit au restaurant
Marco Polo (avec 20 photographes devant les vitres), Ingrid priant à l'église
Saint-Sulpice (avec 20 photographes derrière les bénitiers), Ingrid à l'hôtel
Raphaël (l'un des plus chers de Paris, qui paye ?).
 
 
Une icône, une perfection, une sainte. Trop, c'est trop. Un peu de pudeur aurait
été bienvenue ; à moins que tout cet étalage de belles images et de bons
sentiments ne fasse partie d'un plan média ourdi depuis six ans : on ne naît pas
sainte : on le devient. Ce n'est pas être hérétique que de constater qu'un
magnifique plan marketing se déroule sous nos yeux ébahis.
 
 
 
Car le monde entier revendique Ingrid comme référence. Référence de quoi ? Elle
est une victime, que sa sottise crasse a entraîné à être capturée, et pas une
combattante. Déjà, on sait que Nicolas, qui n'est jamais avare de colifichets,
lui accrochera la Légion d'honneur. Pourquoi ? Qu'elle sera l'invitée vedette du
14 juillet et passera nos troupes en revue. Pourquoi ? Que de doctes imbéciles,
présidente du Chili en tête, envisagent de demander pour elle le Prix Nobel de
la paix. Pourquoi ? Qu'elle sera reçue en grandes pompes à l'Assemblée
nationale. Pourquoi ? Que le Pape la recevra bientôt. Pourquoi pas ? Qu'elle ira
à Lourdes, voir la Vierge. Devraient suivre pour bien faire Fatima, Cuernavaca,
Jerusalem, Czestochowa et La Chapelle-Montligeon. Et qu'elle va écrire une pièce
de théâtre sur ses six ans de captivité, tandis qu'un film va être tourné sur sa
vie édifiante.
 
 
 
Au moins pendant ce temps-là, on n'entendra plus parler d'elle. Il était temps.
Parce que, avec tout le respect pour tes souffrances et ton attitude, très chère
et sainte Ingrid, trop c'est trop. Et maintenant, tu nous gonfles. Avec toute ma
considération, bien sûr. Allez, t'embrasse.